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CAMPOSANTO
Poème~vidéo : Bonne année, bonne santé...
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« Jette ton pain sur la face des eaux... »
Hubert Saint-Eve a placé en exergue à son travail une citation du livre de l’ Ecclésiaste: « Jette ton pain sur la face des eaux, car avec le temps, tu le retrouveras » (11,1). Comment est-ce possible ? Le même auteur n’affirme-t-il pas que tous les fleuves coulent immanquablement et de façon irréversible vers la mer ? Mon sentiment est que HSE fonde son espoir sur la loi fondamentale de la dialectique selon laquelle les transformations quantitatives induisent des mutations qualitatives. HSE dit en quelque sorte qu’il ne reste à l’artiste, en tant que non-scientifique ou non-technicien, pas d’autre choix que le passage par un raccourci et le pari sur ce qui lui semble, en tant que sujet, juste et nécessaire.
Une série de tableaux, - en même temps une installation portant le titre « Ma part du saccage » -, montre l’homme-porc (le Minoporc), l’autoportrait représentant le peintre en assassin de masses. Nous savons bien évidemment que HSE n’est pas un assassin, pas plus que le spectateur qui est cependant, comme le dit Beaudelaire, le frère de l’auteur, « son semblable, son frère ». Il est donc question de destruction, et tout d’abord de la destruction de ce qui se trouve en chacun de nous, nos façons habituelles de voir, nos automatismes de langage, nos préjugés et nos idéologies, de la dépendance essentiellement inconsciente de l’homme vis-à-vis de la société, d’institutions et de médias surpuissants, également du mal en nous, bref, destruction de tout ce que nous sommes prêts à accepter avec fatalisme dans notre routine de tous les jours. L’artiste en tant que provocateur et destructeur est également, dans le droit fil de la dialectique, créateur de quelque chose de nouveau, peut-être de meilleur, peut-être d’un retour du spectateur sur lui-même, vers son propre « moi ». Ceci ne doit pas s’entendre comme l’affirmation habituelle que l’art se justifierait par sa fonction de transformation du monde. Dans la série « CAMPOSANTO » se trouve une page figurant un crâne et une main en putréfaction avec la légende en arrière-plan : « Art changes your life ». Et toujours dans le domaine de la vanité, de l’arrogance, ce commentaire sous l’image : « Rien ne sert de mourir, il faut pourrir à point ». Dans « Ma part du saccage », HSE reprend le mythe antique de Narcisse. Narcisse n’est plus le beau jeune homme qui s’éprend de son reflet dans un cours d’eau, c’est l’homme-porc qui penche obstinément son groin sur un miroir noir à la Arno Schmidt dans lequel il aperçoit sa cervelle coupée en deux par un trait sanglant, ce trait sanglant étant le seul reflet de son personnage que le miroir renvoie de sa tête. « Ma part du saccage » raconte l’histoire de l’auteur d’une hécatombe : après avoir regardé le miroir et avoir décidé d’utiliser à ses fins l’infinité de l’espace, après s’être procuré mèches et explosifs, représentés sous forme de bonbonnes de gaz (appelées « otages »), d’avoir avec un commando préparé un attentat contre lequel les sacs de sable entassés apparaissent comme une défense dérisoire, il se transforme en avion, ou plutôt, c’est l’avion qui se transforme en homme-porc : les effets destructeurs apparaissent dans les dernières images, des montagnes de cadavres, les hommes-porcs sont également atteints, décombres.
Avec « Et in Arcadia ego » (Moi aussi j’étais [je suis] en Arcadie) HSE se confronte à un autre thème de l’histoire de l’art, de la littérature, de la culture (Poussin, Marie-Antoinette, Goethe, Schiller…). Ces quatre tableaux racontent également une histoire. Un jeu de mot sert d’intitulé : « Je pense, donc j’essuie » où le « Cogito, ergo sum » de Descartes devient en quelque sorte : « Je pense, donc je détruis, ou plus gentiment : je refoule ». Bergers et bergères vivant en harmonie avec la nature dans une contrée idéale, protagonistes d’une utopie positive, sont absents des peintures de HSE. Le dernier artiste contemple un paysage qui n’est normal qu’en apparence, regardant vers le bas, il voit la mort à l’œuvre laissant derrière elle un irréparable désastre : sous l’apparence idyllique de la surface, nous distinguons deux niveaux : à l’un se concentrent les résidus d’une agriculture mécanisée, balles de foin proprement gainées de bâches plastifiées, et en-dessous des cadavres enveloppés de linceuls. Les dieux et les puissances naturelles sont dégradés au rang d’objet de l’activité humaine, et ceci par des hommes eux-mêmes réifiés et figés par une économie utilitariste. Même le ciel se trouve privatisé. La mort est l’aboutissement de cette économie basée sur la consommation et l’exploitation. Dans cette Arcadie désertée par les humains c’est l’aridité qui domine, la terre est desséchée et les traces résiduelles de la pensée humaine (le cerveau) et de l’activité des hommes n’ont plus de sens : quelques cruches en terre cuite du fait de l’absence d’eau témoignent de leur inutilité. Dans le livre « CAMPOSANTO » HSE reprend la plainte (au demeurant également baroque) du prophète à propos de la « Vanitas » et aborde en un endroit le thème de l’Arcadie : le peintre se tient debout sur une palette, on ne voit que ses jambes, il tient dans sa main une autre palette qui sert à peindre. Sur la palette du bas on peut lire : « Ego » et devant « Arcadia ». Et à nouveau sous forme de jeu de mot la « veine-vanitas » : « Les pieds dans l’aplat »/ »dans le plat »(Les pieds dans le plat de service, et les pieds sur la surface monochrome, sans relief) en définitive là où semble s’arrêter toute dialectique.
Dans l’installation « Du destin des fuyantes » nous retrouvons sur le panneau central l’autoportrait du peintre en homme-porc, le double du peintre, du terroriste. Les côtés dont les lignes de fuite dirigent le regard vers celui-ci, sont également disposés en deux niveaux : à gauche on peut voir des bornes d’incendie qui présentent un aspect quasi anthropomorphique (On peut les identifier grâce aux inscriptions Hadès, Héphaïstos, Dionysos et Tirésias.) mais du fait de l’absence de conduite d’eau, elles ne peuvent ni rafraichir ni vivifier, car elles sont posées sur un soubassement rempli de cadavres enveloppés dans des linceuls. A droite, le triomphe de la mort est total, à nouveau des cadavres dans des linceuls, en-dessous, signe d’un stade avancé de décomposition : des crânes accrochés à des cordes. Sur le panneau central, l’homme-porc se trouve au milieu devant une croix, mais il n’est pas crucifié, il est entrain de nouer une ceinture d’explosifs autour de sa taille. Mais il ne veut pas se sacrifier pour la rédemption de l’humanité, et s’il se sacrifiait, lui, ce serait pour semer la mort et la désolation. Derrière lui, déjà, le linceul l’attend, accroché à la surface horizontale de la croix d’où la ligne de fuite revient vers le panneau de droite. Au-dessus de la croix, strictement symétriques, deux boîtes métalliques portant l’inscription « Tarnhelm » (casque rendant invisible) et « Rheingold » (Or du Rhin) : ni le pinceau ni le vernis du peintre ne peuvent camoufler la suprématie de la mort. Les neuf pelles suspendues sont, d’un point de vue dialectique, inopérantes, car privées de balayettes. Le monde comme supermarché (Globus) où les dieux font la queue. Même les dieux sont impuissants ou alors ce sont des dieux destructeurs, vengeurs et trompeurs : Hecate, Nemesis et Chimère accrochés au pied de la croix en pelles à poussière. Les autres panneaux de cette installation font également référence à l’histoire de l’art : la célèbre « Origine du monde » de Courbet n’est plus naissance de la vie mais comme l’indique le crâne placé entre les jambes écartées, la mort est présente en toute vie. Une autre référence à l’histoire de l’art se trouve dans le tableau « Sacra Conversatione » (Conversation entre Saints). A la Renaissance, ce thème était figuré par une madone en majesté au centre avec l’enfant, strictement symétriques à droite et à gauche, deux saints absorbés par une conversation solennelle. Différemment que chez Bellini, Fra Angelico ou Tintoret, il s’agit ici d’une conversation entre barbecues. On pense au surréaliste belge René Magritte. Les dieux qui prennent chez les grecs une forme humaine idéale sont à nouveau transformés en objets, car les hommes qui font des dieux des choses mortes sont devenus eux-mêmes des objets inertes. C’était déjà la manière d’Eugène Ionesco qui dans une série radiophonique transforme les humains en automobile et leur relation devient un amour-automobile. En barbecue au milieu, Diane, déesse de la nature sauvage, flanquée de figures d’épouvante vengeresses : Baubô, Gorgo, Mormô, Empusa. La nature réduite à un objet de consommation de jardinerie petite-bourgeoise prendra sa revanche.
HSE est un peintre qui consent à reproduire des objets réellement existants dans l’univers et de ce fait expose son art à l’effet des lignes de fuite. Si l’observateur devant le tableau se déplace par rapport à l’horizontale, la perspective s’estompe, les angles de vision changent à ce point rapidement qu’ils sont à peine perceptibles. Ils convergent cependant vers un point de fuite situé derrière l’horizon qui se réfère à quelque chose de très lointain, jamais pensé ni ressenti, un point qui pour le spectateur comme pour le peintre finit par être proche. HSE croit tout particulière à l’efficience de deux lignes pour mettre en question ce qui est allégué, automatique et encroûté pour permettre la transformation du quantitatif en qualitatif : sous l’apparence de la colère et de la parodie le peintre permet à l’observateur de percevoir au mieux le vrai et reçoit en retour un peu de ce pain qu’il a jeté à l’eau.
Dr. Wolfram Kleist
Traduction : Alphonse Walter
Un cycle maudit
Le titre de cet article est emprunté à une citation de Claude Lévi-Strauss : « Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit… »,in Anthropologie structurale. Comme en réponse au philosophe structuraliste, Hubert Saint-Eve replace l’animalité dans les hauteurs du corps humain, là où se trouve le siège de la conscience. Cet homme à tête de cochon, par ailleurs mi-cochon/mi-mandrill, refuse d’abdiquer sa part animale, L’animal que donc je suis comme dirait Derrida. Mais Hubert Saint-Eve va au-delà, il interroge également par sa peinture les marques d’une rupture sévère entre un monde forcément moderne et la nature. Et in Arcadia ego (en référence au tableau de Poussin Les Bergers d’Arcadie) exprime le mieux la dérive qui s’est opérée durant les siècles derniers. Ici plus de bergers décryptant, en terre d’Arcadie, une inscription inquiétante sur un tombeau, mais des paysages morcelés, transformés en balles de foin emballées (Roundballers) dans du plastique, tout comme les corps enveloppés dans des linceuls. Nature et humanité mêmes corps morts. Les bouches obscures – à noter l’importance des mythes dans le travail pictural de Hubert Saint-Eve – sur une terre aride et la Sacra conversatione, cimetière des barbecues, sont de la même veine. C’est sans doute ce monde dé-naturé par la volonté des hommes que découvrent les personnages éberlués et totalement modernes de La résurrection des chairs.
Raymond Bozier








