« Et il fut transfiguré devant eux ; son visage
resplendit comme le soleil, et ses vêtements
devinrent éblouissants comme la lumière.
Et voici que leur apparurent Moïse et Elie,
qui s’entretenaient avec lui. »

Matthieu 17 3-4

Le «Monde» daté du 29 avril 2006. (Page 26 / Culture)
(Une photo carrée ; sans doute recadrée
pour des raisons de mise en page :)


Au centre, coupé au niveau des jambes, un homme d’un certain âge sourit, le visage serein resplendit comme le soleil. Bras le long du corps, mains croisées sur le devant... Tout à leur modeste prière, elles en appellent à l’action de grâce. Costume sombre, vert foncé avec cependant certaines brillances indiquant que ce vêtement éblouira bientôt comme la lumière. L’homme en effet irradie véritablement, on le dirait transfiguré, tandis que derrière lui apparaissent deux personnages (Moïse et Elie ? ). Tous deux habillés de bleu, portent des gants blancs. Avec précaution, ils déplacent un grand tableau ; presque un monochrome outremer, s’il n’y avait vers le bas trois plages de couleur verte. Dessus, plus au milieu, comme une ligne d’horizon qui voudrait s’interposer, flotte une plage d’un bleu plus intense. Chacune de ces surfaces cernées d’un halo plus clair maintiennent l’oeuvre dans une unité de bon ton. Cette grande toile de Rothko dont toute la construction décline le registre de l’horizontale, sert admirablement de fond aux verticales que propose le haut du corps du personnage central. La cravate d’un bleu assorti à la toile sur une chemise blanche vient à la fois renforcer les verticales, rappeler les deux personnages du fond, articuler la symétrie de la photo et confirmer le jeu de l’ensemble des couleurs autour d’une harmonique de bleus et de verts. Pour conclure, les couleurs claires des murs et du sol encadrent de leur neutralité la scène centrale du portrait. Vue depuis une certaine distance, les détails de la photographie s’estompant, on pourrait distinguer là un «carré bleu sombre sur un fond blanc», comme une sorte d’hommage minimal à Malevitch, duquel se détacherait la figure d’un saint laïque.

 

A gauche sur la même page, un titre sous forme de déclaration du personnage central de la photo : François Pinault : « Je n’accepte nulle tyrannie du goût ». Il s’agit d’un entretient dans lequel ce grand collectionneur nous livre ses vues sur l’art à l’occasion de l’inauguration de sa fondation. On ne revient pas inutilement sur les circonstances qui lui ont fait choisir tel lieu plutôt que tel autre pour établir cette dernière ; cela n’a plus la moindre importance puisqu'il importe avant tout que les choses flottent dans un firmament mondialisé. Quant au contenu, l’entretient reste dans le registre de l’autosatisfaction qui permet au grand collectionneur de faire état de sa rébellion conquérante et par ailleurs, de se placer dans la perspective historique dont sont porteuses les oeuvres qu’il possède. Il lui est donc tout loisible, en tant que propriétaire de confondre ces oeuvres avec son destin personnel. Par conséquent, comme avant-gardiste lui-même, il peut légitimer avec pertinence sa pratique quotidienne par cette leçon qu’il tire de l’art : «savoir remettre en cause les schémas de la société et en imaginer d’autres.» Il n’aura échappé à personne que ce petit message subliminal, béni par l’aura que lui confère la sacré de l’art, est destiné à l’instance qui organise le droit du travail. Que le pouvoir puisse aujourd’hui sur le fond de l’art contemporain mettre en scène un portrait en gloire mieux que Louis XIV n’a pu le faire, n’est pas fait pour nous surprendre, mais il faut noter toutefois une légère disproportion du propos lorsque le collectionneur déclare ne pas accepter de tyrannie du goût.

En effet, cette collection longtemps a été tenue secrète. Or, une fois sa composition révélée, on s’aperçoit qu’elle ressemble à toutes les autres. Tous les propriétaires du monde semble-t-il, échappent à la «tyrannie du goût» en s’y conformant. Curieusement ces grands fauves solitaires dont les ailes triomphales survolent le pauvre troupeau humain que nous sommes, se copient les uns les autres, comme d’ailleurs tous ont «recopié» la meilleure façon de s’enrichir. Une même écurie d’artistes fleurit l’indistinction distinguée de leur carte de visite. Néanmoins chacun en vertu du fait qu’il se désigne comme mécène tient à s’immortaliser devant sa collection ; chacun tient à cette photo comme à la prunelle de ses yeux, car elle montre à quel point, s’ils ont le bras long, ils peuvent nous atteindre depuis les plus hautes sphères qui leur appartiennent.

Mais finalement lorsque les vainqueurs en transe se transfigurent devant cette collection dont ils tirent tant de vanité, la transparence qu’ils mettent en avant, transpire une opacité qui en réalité ne trompe qu'eux-même.

 

 

PORTRAIT DU

COLLECTIONNEUR

EN APPARITION

----------------------------- parence
TRANS(e) figuration
------------------------------piration
LIGNES (DE FUITE)