Certaines scènes observées au cours des rituelles foires d'art contemporain pourraient prêter à sourire. Mais une fois encore le rictus, d'amusé, se fige dans le jaune :
D'altiers collectionneurs, ces sponsors qu'on sort, vêtus du lin le plus fin, le nez fiché dans des étiquettes couvertes de corps minuscules, viennent là se disputer les ultimes reliefs laissés par les artistes de notre temps. Certes ces œuvres ne payent pas toujours de mine, mais elles en sont pour qui connaît le filon. Il n'est pas rare en effet, au premier étage de la foire de Bâle, lieu où s'expose la plus avancé de notre recherche contemporaine, que le collectionneur bute sur des sacs poubelles en parfait état de marche. L'éboueur qui officie au bas de l'immeuble n'y verrait que le feu dont il nourrit sa benne. D'ailleurs, une femme de ménage de la Tate Modern à Londres peut en dire long sur la postérité du rebut. Elle débarrassa une poubelle négligemment posée dans un coin sordide du musée, mal lui en prit, du même pas, elle alla augmenter les statistiques du chômage que plus personne ne tient en Angleterre ; la poubelle, même pas sélective, était effectivement une oeuvre.
Gavés d'on ne sait quoi, ces sacs bien noirs et dodus, soigneusement fermés par des attaches plastiques jaunes, s'offrent à la sagacité de l'homme supérieur, surtout si ce dernier dispose d'une bonne marge de crédit. Pour une somme prohibitive, l'amateur d'art se voit proposer d'acheter l'opportunité de parer son salon du témoignage bougrement réaliste de la marche de toute chose vers l'inéluctable déchet qu'il deviendra lui-même. Qui prétendait que l'art n'était pas le reflet de la société et qu'il ne donnait pas l'occasion de se frotter au silence des espaces infinis chers à Pascal?
Or, ils sont venus, ils sont tous là, les grands collectionneurs, tandis que leurs pieds martèlent la moquette bouclée, le mouvement de leur chéquier leur confère un peu de cette légitimité qu'on devait en d'autres temps à l'art. Eux qui passent leur vie à piller ce qui pouvait l'être, se plantent là, ravis par toutes ces mains vénales qui leur font les poches.
Dans le film Fight Club, le héros schizophrène rafle nuitamment la graisse dont les chirurgiens esthétiques délestent les bourgeoises. Le jour revenu, il la leur revend sous forme de savon. Cette métaphore du recyclage, balbutiement de la prise de conscience révolutionnaire semble animer nos téméraires galeristes, qui tout à leur ouvrage paradoxal, remettent en pionniers de la redistribution des richesses, les pendus à la bonne heure, non sans avoir au passage prélevé un maigre tribu.
L'acte d'achat, passé la douleur de l'initiation, introduit le collectionneur dans le monde codifié des mécènes où le supplément d'âme produit à la fois de la plus-value symbolique et de tragiques stigmates au niveau du portefeuille. Du reste, le nanti, pillard repenti, accède ainsi à la rédemption ; il fait amende honorable, avec l'humilité ostentatoire que confère la mutilation volontaire. L'achat est un sponte sua ; un sacrifice librement consenti, sinon comment expliquer la nature profondément masochiste du plus grand nombre des oeuvres constituant l'art contemporain. Celles-ci de fait se doivent par souçis de rachat d'être le plus repoussantes possible.
Une jeune artiste en résidence à la Villa Médicis enduit les photographies grand format de ses co-résidants de savon gras et propose à qui voudra prendre un douche publique, de s'enduire avec pour se faire mousser...
Un brave garçon dans la même résidence, par contre ne goûte pas cette hygiène. Comme un joueur de hockey, il tourne en rond sur des rollers en pleine projection vidéo. Armé d'un balai à brosses courtes, ses circonvolutions dessinent au sol des formes savamment savonneuses dans le pigment préalablement étalé par terre...
Mais tous ces enfantillages restent gnognotte face à la performance chinoise :
Nouveau Far West, la Chine; dragon du Communisme Capitaliste, enfin déboule dans le magasin de porcelaine de l'art contemporain. Avec le groupe "cadavre", elle en remontre, sur leur propre terrain, à ces pékins d'occidentaux à la peau blafarde. Devant un vaste public médusé par sa propre "sur-modernité", les membres de ce groupe mangent de la chair de foetus préalablement apprêtée à la sauce sucrée salée... La Chine on le sait compte de plus en plus de milliardaires...
Nous épargnerons au lecteur la liste de toutes les oeuvres à l'avenant ; précisons toutefois qu'elle sont légion. Dans le transport d'une pulsion similaire à celle qui fit commander au sieur Scrovegni les fresque de la Chapelle de l'Arena à Giotto, l'aspirant au salut achète autant une indulgence, qu'un signal attendu auquel sera reconnu son statut social. Il faut y passer ; la pilule n'est amère que le temps de l'avaler.
Aussi, l'aveuglement naïf de ces cocus magnifiques, quoiqu'apparent seulement, donne-t-il l'opportunité au marché, à défaut d'exercer une réelle perspicacité sur la qualité des œuvres, de nous venger un peu. Nous, je veux parler de toute cette poussière insignifiante et ringarde qui broute l'histoire de l'art par la racine, tout en se prenant pour une classe dangeureuse...
Du reste ne nous y trompons pas, lorsque la Révolution aura triomphé, il sera de notre devoir de célébrer la haute lutte des galeristes aux avant-postes de la superstructure culturelle. Au panthéon des hauts-faits, leur escroquerie ne relève nullement d'un compromis quelconque, mais d'un louable sabotage qui permit une héroïque résistance aux forces de l'argent...
PORTRAIT DU GALERISTE
EN TERRORRISTE