Le tirage et la diffusion de la presse baissent de manière alarmante. Les responsables se lamentent. "C'est la faute à l'Internet" : se plaignent-ils. Confondus devant les assauts de ce nouveau médium, ils savent leur survie liée à la hiérarchie qui structurait autrefois le monopole de la parole. Alors, espérant un petit sursis, ils crient à l'entourloupe, au bordel, à la concurrence déloyale. D'ailleurs, il a déjà fallu se serrer dans un nombre de pages douloureusement réduites une première fois avec l'apparition de l'audiovisuel. Et voilà que la presse, handicapée par de lourds investissements humains et matériels, se trouve à nouveau complètement court-circuitée par un médium qui cette fois présente de l'information pure, prélevée à la source, dans toute son immédiateté, et de surcroît gratuite. Le coup est rude.

Certes, l'internet regorge d'informations, mais en cela reste confus. Une information en effet ne constitue pas encore un savoir structuré. Aussi, l'internet n'échappe-t-il pas au filtrage du commentaire... et c'est là où le bât blesse. Ceux qui disposaient du pouvoir de ruminer les faits de l'actualité au nom de l'ensemble de la communauté, s'estiment étant donné leur compétence, incontournables. Il s'agit de clarifier la lecture, de remettre de l'ordre, bref de hiérarchiser. Seulement, devant leur perte d'influence, due en grande part à la flexibilité du médium électronique, ils sont contraints de céder une partie de leur tribune. Or, ce ne sont plus forcément des professionnels du journalisme à qui il revient de s'exprimer. Quiconque sachant un peu surfer sur la toile, en mesure d'affirmer une opinion, concurrencera la presse sur le terrain de l'information.

Il semble à présent que les potentialités de l'espace électronique offrent à la démocratie l'opportunité d'un contrepouvoir. Qui veut, sans être technicien d'opinions, peut donc en toute liberté augmenter un quelconque évènement de la digestion de son suc gastrique personnel. Il poussera même jusqu'à arroser le tout de photos obtenues en direct par son portable. En effet, le blog autorise tout à chacun, sans la moindre formation, à s'improviser journaliste ou reporter. Toute parole à propos d'un fait d'actualité, légitimement a le droit de s'exprimer, enrichissant en principe un débat qu'une approche multiple éclairera avec d'autant plus de pertinence, qu'elle sera différente.

Malheureusement, l'escalade nourrie de l'interprétation a fini par tourner à l'inflation. Ce qui était information tourne le plus souvent à la délation. Le quidam multiplie autant son avis que ses dénonciations au carré de la surface disponible. Du reste c'est bien une question de place : l'espace infini du réseau déborde l'espace rare de la presse. La forme structurée de l'article sensé dire le vrai, s'éparpille dans l'indistinction d'un fond indifférent, emportant la possibilité d'une vérité dans la profondeur abyssale des grand courants neutres. La vérité jusqu'ici revendiqué comme un enjeu de la presse finalement ne quitte plus guère le fond du puits. En somme : si tout peut être affirmé, plus rien ne se dira. Aussi, dans cette indifférence structurelle, la forme devient-elle fond. Le message se confond plus que jamais avec le médium.

Une vulgate démagogique sur le nouvel "individu de marché", promue et diffusée en boucle depuis vingt ans par l'ensemble des journaux a contribué à couper l'herbe sous leur propre pied. Ce qui résulte de l'hypertrophie du courrier des lecteurs à l'échelle planétaire s'éclaire si l'on y applique ce mot de Beuys, un rien paraphrasé : "Jeder Mensch ist ein Journalist !" Tout homme est journaliste, comme il était également artiste depuis longtemps ; la phrase de Beuys concernait l'art. Cette toute puissance de l'individu, quoique fantasmatique, nous la devons au marché qui digère sur son passage le champ de ruines de l'ancien monde dont en grande partie la presse est responsable.

Tentant d'enrayer la chute de leur tirage, beaucoup de journaux font donc appel aux investisseurs privés. Paradoxalement, ces fortunes édifiées grâce au sabotage d'une presse déjà largement acquise au Libéralisme, arrivent en sauveurs et proposent d'appliquer de nouvelles formules qui souvent se résument à une approche plus ludique, plus blogueuse un rien délationniste, à l'image de ce qui se passe sur l'internet. Bref pour survivre, la presse s'aligne sur le divertissement. Elle s'adapte en se privant de l'indépendance qui en d'autres temps a fait sa spécificité. Et pour cause, l'investisseur privé n'est guère mécène, il attend du chiffre d'affaire et espère du contenu des journaux une tribune proportionnelle à l'argent investi. Une grosse ficelle apparemment attache l'os que les nouveaux chiens de garde peinent à ronger tous seuls.

 

 

PORTRAIT DU JOURNALISTE EN FANTÔME

Eloge de la presse libre

LIGNES (DE FUITE)